Note introductive

Cet article propose une traduction libre, voire une interprétation personnelle pour certains passages, de la première partie traitant de la fraternité, du 22ème chapitre du livre intitulé Mektubat (Les lettres) de Bediuzzaman Said Nursi, un penseur musulman d’origine kurde qui a vécu en Asie mineure fin XIXème, début XXème siècle. Il a notamment laissé derrière lui la collection des Risale-i Nur (Traités de lumière), un ensemble de 14 volumes regroupant quelques 1400 traités dans 6000 pages, le travail de 40 années de sa vie.

Dans ce traité, l’auteur exprime son interprétation de la tradition islamique vis-à-vis de la fraternité et de la bonne entente. De par le profil de l’auteur, un théologien qui a voué sa vie à l’étude, l’interprétation et l’enseignement du Coran, il est évident que le discours s’adresse en priorité au croyant musulman. Le non musulman pourra tout de même y trouver matière à réflexion, en faisant abstraction des arguments religieux ou non d’ailleurs, puisque le fond est universel et fondamentalement centré sur l’humain et ses relations à autrui.


Cette lettre est composée de deux sujets. Le premier sujet invite les croyants à la fraternité et à l’amour (le fait de s’apprécier les uns les autres et de se comporter en conséquence).

Les croyants ne sont que des frères. Etablissez la concorde entre vos frères, et craignez Allah, afin qu’on vous fasse miséricorde.
Al-Hujuraat 10 – Pr. Hamidullah

La bonne action et la mauvaise ne sont pas pareilles. Repousse (le mal) par ce qui est meilleur; et voilà que celui avec qui tu avais une animosité devient tel un ami chaleureux.
Fussilat 34 – Pr. Hamidullah

[…] qui dépensent dans l’aisance et dans l’adversité, qui dominent leur rage et pardonnent à autrui – car Allah aime les bienfaisants -.
Aal-Imran 134 – Pr. Hamidullah

La mauvaise entente, les comportements qui divisent, le fait de défendre une partie qui engendre la haine et l’animosité ainsi que l’obstination et l’envie (la jalousie) chez les croyants sont des choses qui sont moches, rejetées (par la religion), néfastes, des formes d’oppression (d’injustice) et un poison pour la vie humaine que ce soit du point de vue :

  • de la Vérité
  • de la sagesse
  • de l’Islam, qui est la plus élevée des formes d’humanité et qui fait acquérir à l’être humain le plus haut degré
  • de la vie sociale et la vie privée ou
  • de la vie spirituelle de l’individu.

Parmi de nombreuses autres, nous allons traiter 6 facettes de cette vérité.

Première facette : c’est une injustice du point de vue de la Vérité

Ô homme sans pitié qui nourrit de la haine et de l’animosité envers des croyants! Imagine que tu es sur un bateau ou bien dans une maison avec 9 autres innocents et 1 criminel sanguinaire. Tu comprends aisément à quel point un homme qui tenterait de couler ce bateau ou d’incendier cette maison serait injuste. Et tu dénoncerais cette injustice avec la plus grande force. Et même s’il n’y avait qu’un seul innocent et 9 criminels, couler ce bateau serait un acte qui ne peut prétendre être conforme à aucune loi qui se veut juste.

De la même manière, le croyant est comme un bateau ou une maison qui appartient à Allah et où se trouvent beaucoup de qualités innocentes, pas seulement 9 mais peut-être bien une vingtaine,  comme la foi, la religion et le fait d’être ton voisin. Dès lors, nourrir de la haine et de l’animosité envers lui revient à vouloir le couler, le brûler, au sens spirituel, à cause d’un défaut qui t’est néfaste, que tu n’aimes pas chez lui. Tenter ou vouloir une telle chose est terrible et sinistre.

Deuxième facette : c’est une injustice du point de vue de la sagesse

Il est évident que l’amour et l’animosité sont opposés comme le sont la lumière et l’obscurité. Les deux ne peuvent jamais exister réellement ensemble au même endroit. Si l’amour, par la grandeur de ses raisons, se trouve réellement dans le coeur, alors l’animosité n’y trouvera pas sa place, elle restera au sens figuré et se transformera en pitié. En effet, le croyant aime son frère et il doit l’aimer. Il n’éprouvera que de la pitié pour ses défauts, il tentera de les corriger non pas par la pression et la tyrannie mais par la bonté et la gentillesse. C’est pourquoi nous pouvons affirmer, par la clarté et la certitude du hadith suivant, que :

« Les croyants ne doivent pas rester en froid et cesser de se parler plus de trois jours. »
Mouslim, Birr, 23, 25, 26 – Abou Dawoud, Adab, 47 – Tirmidhi, Birr, 21, 24 – Ibn Maja, Mouqaddima, 7 – Mousnad, 1:176, 183, 3:110, 165, 199, 209, 255, 4:20, 327, 328, 5:416, 421, 422.

Si par contre, l’animosité a des raisons plus fortes et s’installe réellement dans le coeur, alors l’amour n’y trouvera pas sa place, il restera au sens figuré et se transformera en hypocrisie et en flatteries.

Ô homme sans pitié! Regarde et voit à quel point c’est une injustice de nourrir de la haine et de l’animosité envers ton frère. Cette injustice est comparable et aussi moche et absurde que de dire que du gravier a plus d’importance et de valeur que la Ka’aba ou le mont Ouhoud. En effet, la foi est aussi sacrée que la Ka’aba [1] et l’Islam est aussi grand que le mont Ouhoud. Ce sont 2 qualités du musulman et il en existent bien d’autres. Alors que ces qualités nécessitent l’union et l’amour, avoir de l’animosité pour des croyants à cause de défauts qui sont comme du gravier comparé à leurs qualités qui sont comme la Ka’aba ou Ouhoud est d’une cruauté et d’une bêtise proportionnelle ainsi qu’une grande injustice. Si tu es intelligent, tu le comprendras! [2] L’unité qui vient de la foi requiert l’unité des coeurs. L’unité dans la croyance requiert l’unité dans la société.

En effet, tu ne peux nier que tu ressentiras des affinités et tu te sentiras plus proche de quelqu’un avec qui tu as partagé ou partage les mêmes conditions de vie, tu considèreras cela comme une relation amicale. Pourtant, entre ton frère croyant et toi, à travers la lumière et la conscience qu’apporte la foi, il y a autant  d’affinités et de raisons de fraternité qu’il y a de Noms Divins qu’Allah nous a appris. Par exemple :

  • Votre Créateur (Al-Khâlik) est Un, votre Détenteur (Al-Mâlik) est un, celui que vous adorez (Al-Ma’boud) est un, votre Pourvoyeur (Al-Razzak) est un ainsi que mille autre Noms Divins…
  • Votre prophète est le même, votre religion est la même, votre qibla est la même ainsi que cent autres exemples…[3]
  • Ensuite votre ville est la même,  votre Etat est le même, votre pays est le même ainsi que dix autres exemples…

L’union de tous ces « uns » requiert l’union et l’alliance, l’amour et la fraternité et sont aussi fortes, au sens spirituel, que des chaînes capables de garder ensemble des planètes. Il ne faut donc pas faire primer des choses futiles qui sont aussi faibles, au sens spirituel, que des toiles d’araignée et qui mènent à la discorde et l’éloignement, à la haine et l’animosité. Ce serait un grand manque de respect envers tous ces liens d’unité, une méprise des raisons de s’apprécier et une injustice envers les liens de fraternités qui nous unissent et ce serait sortir du droit chemin. Si ton coeur n’est pas mort et ton intelligence n’est pas éteinte, tu le comprendras.


[1] Pour les références sur le fait que la foi donne à l’homme une valeur supérieure à celle de la Ka‘aba aux yeux d’Allah, voir : Tirmidhi, birr, 85; Ibni Maja, fiten 2; et-Taberânî, el-Moujammoul kabir 11/37.

[2] Pour les référénces concernant le fait de ne pas mépriser un croyant à cause de ses défauts, voir : Sourates Tawba, 9/79; Houjuraat, 49/11; Humazah, 104/1; Hadiths Mouslim, birr 32; Tirmidhi, birr 18; Abou Dawoud, Adab 35.))((Pour les références concernant le fait qu’il ne faut pas rabaisser un croyant pour ses erreurs mais prier pour lui, voir : Boukhhârî, houdoud 4; Abou Dawoud, houdoud 35.

[3] Pour les hadiths qui rapportent que tous les êtres humains ont le même Dieu et qu’ils descendent du même ancêtre, voir : Ahmed Ibni Hanbel, el-Mousnad « 5/411; et-Taberânî,el-Moujammoul Awsat 5/86.