Les transports en commun madrilènes afficheront bientôt une nouvelle signalétique rappelant aux utilisateurs masculins – apparemment trop avides de marquer leur territoire –  qu’il est interdit de s’asseoir en écartant les jambes. Mais quelle merveilleuse avancée pour l’égalité des sexes et la lutte contre l’oppression des mâles…

Dorénavant, messieurs espagnols, si vous ne voulez pas vous faire taper sur les doigts, tachez de garder vos jambes bien serrées lorsque vous prendrez le métro !

Le manspreading (que l’on pourrait traduire par « étalement masculin ») est un non sujet, voire d’une insignifiante boutade misandre[1], alors pourquoi lui consacrer un article ? Premièrement, justement, parce qu’il s’agit d’un non sujet qui a été instrumentalisé et que l’ampleur de son essor médiatique mérite un droit de réponse. Comment est-ce qu’un manque de savoir vivre a-t-il pu se transformer en une supposée empreinte de machisme ? Et surtout, comment ce sujet s’est-il retrouvé au centre des débats à Madrid et plus largement sur la toile ? Malgré d’autres raisons que nous aurions aussi pu citer[2], disons que la deuxième raison d’être de ce texte est de dénoncer la pitoyable misandrie sémantique et conceptuelle du « manspreading » – étant probablement liée aux douteuses intentions de celles qui en ont fait leur fer de lance.

Les nouvelles dispositions de la mairie de Madrid et du service chargé des transports publics (EMT[3]) font suite au succès de la pétition en ligne du collectif Mujeres en Lucha (Femmes en Lutte). Ce dernier a rapidement obtenu 13.000 signatures et l’appui du parti Podemos[4]. Ce collectif « féministe » y définit le manspreading comme « la pratique de certains hommes qui consiste à s’asseoir avec les jambes écartées dans les transports publics, occupant ainsi la place des autres »[5]et ajoute qu’il « n’est pas difficile de voir les femmes avec les jambes fermées  et incommodées parce qu’un homme à leurs cotés envahit leur espace avec ses jambes. » Trois points méritent d’être soulevés dans cette définition : il s’agit d’un comportement uniquement attribué aux hommes, qui se traduit par l’envahissement de l’espace « des autres » et qui incommode les femmes.

Selon le collectif et les anti-manspreading en général, écarter les jambes dans les transports au point de déranger les autres est uniquement un comportement d’hommes. Les femmes ne seraient pas concernées par cette position. Il s’agit là d’une accusation sexiste et grotesque. Depuis que cette polémique à éclaté[6], combien de fois n’ai-je pas été confronté à du « womanspreading[7] », des femmes qui tout simplement manquaient de savoir vivre en communauté ? D’ailleurs, les dames sont bien plus souvent coupables de « bagspreading[8]» que les hommes. Faut-il pour cela accuser les femmes de déranger les pauvres hommes de voyager tranquillement  dans les transports en commun ? Devrions-nous en conclure dès lors que les femmes sont intrinsèquement plus susceptibles de faire du « bagspreading » en raison de leur nature ? Évidemment que non…

Le deuxième point soulevé dans cette définition est intrinsèquement lié au troisième. Ces hommes coupables de manspreading envahissent  l’espace des « autres » et incommodent… les femmes ! Ces « autres » ne semblent donc être – au vu de la fin de la définition – que des femmes. En quoi cette définition est dérangeante ? Et bien, parce qu’elle attribue le « spreading[9] » uniquement aux hommes, leur reprochant d’envahir l’espace des femmes et de les incommoder, ce qui pourrait être assimilé, au vu de ces éléments, à une agression !

Vous pensez peut-être qu’il ne s’agit que d’extrapolations et qu’il ne faut pas prendre la mouche. Dans ce cas, lisez la suite des propos de ces « lutteuses » : « Ce n’est pas une question de mauvaise éducation mais, de même qu’on a enseigné aux femmes à s’asseoir avec les jambes très serrées, on a transmis aux hommes l’idée de hiérarchie et de territorialité, comme si l’espace leur appartenait. » Ces propos, plus explicites et percutants que la définition en préambule du manspreading – pouvant être, naïvement qualifiée de maladroite mais sans aucune arrière-pensée –, sont clairs. Il s’agit bien d’un comportement intrinsèquement masculin qui n’a rien à voir avec le manque de savoir-vivre et qui dépend, selon ces dames, de facteurs d’autorité, de hiérarchie et de lutte du territoire. Voilà pourquoi cette campagne est d’un crétinisme et d’une binarité sans nom.

Saviez-vous que le bassin osseux des hommes et des femmes est différent ? Celui des femmes est plus large et l’angle qu’il forme avec l’alignement des genoux est plus étroit que celui des hommes. Ceci ne justifie pas le spreading mais explique que les hommes sont anatomiquement prédisposés à écarter légèrement plus les jambes que les femmes. L’angle naturel d’ouverture des jambes chez les hommes est plus grand que celui des femmes. Au nom de l’égalité des sexes ne doit-on plus accepter les différences structurelles entre les hommes et les femmes ? Doit-on forcer tout le monde à serrer de la même façon les jambes ? Et puis, doit-on vraiment préciser que les hommes possèdent un inestimable trésor entre les jambes qui risque d’être compressé dans un angle inférieur à 40° ? Ou bien pouvons-nous nous passer des détails ? Un minimum de bon sens s’impose sur ces questions, aux réponses pourtant logiques. Si hommes et femmes, conformément à leurs différences naturelles, ne s’asseyent pas de la même façon, le spreading (l’ouverture exagérée des jambes à plus de 50°) n’en reste pas moins dans notre société, sauf en cas de maladie, un manque d’éducation.

Le spreading n’est pas une affaire d’hommes ou de femmes !

Il est absurde, mais aussi malhonnête, d’attribuer une attitude découlant d’un manque de tenue et d’éducation à un comportement essentiellement masculin et machiste. Ce collectif, qui n’a fait qu’emboiter le pas à d’autres, instrumentalise le manque de civisme de certain(e)s pour le théoriser – d’une façon intellectuellement malhonnête – en stigmatisant uniquement les hommes. Avez-vous déjà pensé aux retombées qu’auraient une campagne similaire si c’était les femmes qui étaient injustement prises pour cible ? Et si on imputait ce qui manifestement ne relève que d’un manque de savoir vivre à un comportement typiquement féminin ? Ce serait un scandale ! Il s’agirait clairement d’une nauséabonde campagne misogyne. Alors pourquoi n’en est-il pas de même lorsque des hommes sont touchés ? La question a le mérite d’être posée…

 

[1] La misandrie se manifeste par un sentiment de mépris, d’hostilité, voire de haine à l’égard des hommes. La misogynie, terme plus connu, est le pendant (anti-)féminin de ce même sentiment.

[2] L’objectif n’étant pas de développer plus qu’il s’en faut un non sujet, nous ne citerons que ces deux aspects majeurs du problème.

[3] L’Entreprise Municipale des Transports de Madrid (Empresa Municipal de Transportes).

[4] Parti politique espagnol de gauche fondé en 2014 par Pablo Iglesias.

[5] Pétition : « Pongan carteles en el Metro de Madrid y en los autobuses para que respeten nuestro espacio » sur Change.org.

[6] Avant cela je ne m’attardais pas plus de temps sur le (wo)(man)spreading que sur tout autre type de manque de savoir vivre que l’on rencontre communément dans transports en commun. Entre ceux qui toussent sans mettre la main devant leur bouche, ceux qui crient au téléphone, ceux qui reniflent, ceux qui devraient aller se changer… on ne sait plus où donner de la tête.

[7] Néologisme que l’on peut traduire par « étalement féminin ».

[8] Autre néologisme – tout aussi absurde – que l’on peut traduire par « étalement des sacs ».

[9] Nous préférons ce terme à celui de « manspreading » qui est sexuellement connoté et misandre.