Qui n’a pas déjà entendu, si ce n’est utilisé, cet adage qui dit que « le temps c’est de l’argent » ? Il est en vérité une traduction de « Time is Money » ou plus complètement de « Remember that Time is Money » utilisé par Benjamin Franklin [1]. De façon populaire, cet adage s’utilise de nos jours pour exprimer une impatience face à une situation considérée par celui qui l’utilise comme une perte de temps. J’aimerais ici développer brièvement une réflexion personnelle sur l’utilisation qui est faite de cet adage et de ce que cela sous-entend pour embrayer sur une formulation qui me semble plus appropriée : « L’argent, c’est du temps ».

Dire que « le temps, c’est de l’argent » c’est dire en réalité « cela me fait perdre mon temps et donc cela me fait perdre mon argent, coupons court à cette activité qui diminue ma richesse ». C’est une approche très matérialiste en soi qui donne de la valeur au temps en fonction de la quantité d’argent que ce temps représente pour l’individu. Comme si le but ultime dans la vie était, ou devrait être, l’enrichissement de l’individu coûte que coûte [2]. Cette logique me semble tellement caduque et pourtant paradoxalement tellement populaire. A quoi bon vouloir s’enrichir outre mesure si c’est pour finalement soit dépenser cet argent à tenter de recoller les morceaux cassés d’une santé meurtrie pour l’acquérir soit pour quitter ce monde en le laissant derrière soi ? Pour l’heure, il n’a pas encore été rapporté, à ma connaissance, que quiconque ait bénéficié du fait de mourir millionnaire. Et cela reste une vérité quelle que soit la conviction de l’individu. Même si certains à travers l’Histoire, comme les Pharaons, ont jugé opportun d’être presque littéralement enterrés dans leur or pour des raisons, paraîtrait-il, de prospérité dans l’au-delà.

On dit que le Dalai Lama aurait répondu à la question de savoir ce qui le surprend le plus dans l’humanité, une réponse qui illustre bien le propos :

« Les hommes… Parce qu’ils perdent la santé pour accumuler de l’argent, ensuite ils perdent de l’argent pour retrouver la santé. Et à penser anxieusement au futur, ils en oublient le présent, de telle sorte qu’ils finissent par ne vivre ni le présent, ni le futur. Ils vivent comme s’ils n’allaient jamais mourir… et meurent comme s’ils n’avaient jamais vécu. »

La notion de valeur de l’argent elle-même est une chose instable, votre euro en poche au matin n’aura probablement plus la même valeur au soir. Et puis, au delà de la relativité de la valeur matérielle de ce qu’on possède, le fait même de posséder quelque chose reste un concept très volatile et parfois même illusoire. Restons dans le cadre du commun des mortels pour cette réflexion et ne nous aventurons pas dans ce que représente l’argent pour les milliardaires et autres tireurs de ficelles dont les 8 plus fortunés possèdent ensemble plus de richesse matérielle que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit près de 3,5 Milliards d’être humains [3]. Pour le commun des mortels donc, quelles sont les choses matérielles auxquelles on aspire naturellement ? Le fait d’avoir un toit sur la tête assurément, c’est une question de besoin vital et une réaction presque instinctive pour se protéger soi et sa famille. Un moyen de locomotion éventuellement pour avoir la possibilité de se rendre sur son lieu de travail, toujours pour subvenir à ses besoins et ceux de sa famille et pour rendre visite à ses proches et amis. Fondamentalement, ce qui est recherché dans ces deux choses matérielles n’est pas tant le fait de les posséder mais le fait qu’elles répondent à un besoin de sécurité pour l’un et un besoin de relations sociales pour l’autre. Ce qui est réellement important est donc clair, ce n’est pas l’argent lui-même.

Dès lors, à quoi bon s’obstiner à vivre dans une villa spacieuse et à rouler dans une berline luxueuse et se faire une maladie de leur absence ? Je ne dis pas qu’il faut éviter de posséder ces choses, mon souhait reste et restera que chacun puisse bénéficier des meilleures conditions de vie. Ma réaction est envers ces nombreuses personnes que j’ai pu rencontrer pour lesquelles avoir une voiture de haut standing ou une grosse maison les travaille davantage que leur relation dégradée ou inexistante avec leurs parents, leurs enfants ou leurs proches. D’ailleurs, l’état de leurs relations est peut-être même la conséquence directe de leur obstination pour le matériel. Ce qui importe en réalité ça n’est pas tant ce qu’on possède mais le rapport qu’on a à lui. Où est-ce qu’on place la priorité en termes d’importance de valeur.

Et ne faisons pas les autruches, beaucoup de gens qui liront cet article, en particulier en Occident, sont des personnes qui ne sont pas dans le besoin et qui vivent même dans un certain luxe. Est-ce que nous nous demandons s’il est légitime de vouloir toujours plus alors que d’autres sont dans la nécessité, qu’ils se demandent quand ils mangeront la prochaine fois ou s’ils vont survivre à l’hiver prochain ? Nous sommes-nous déjà posé la question de savoir quel pourcentage de l’argent dont nous n’avons pas besoin est-ce que nous consacrons à ces personnes ? Maintenant calculons quel est ce pourcentage pour des choses comme le plaisir de nos papilles au restaurant ? Ou encore le budget pour notre smartphone que l’on change presque tous les ans ? Nous avons une responsabilité vis-à-vis de ces personnes et vis-à-vis des choix que nous faisons, y compris ce dans quoi nous décidons de dépenser, ou non, notre argent.

Nous naissons tous avec un capital, ce capital, c’est le temps que nous avons à vivre. Nous avons le luxe de décider dans quoi nous l’investissons. Nous pouvons l’investir à soigner nos relations avec nos proches comme nous pouvons l’investir à thésauriser des richesses, vivre dans des spacieuses villas dans lesquelles nous ne passons de temps presque uniquement que pour dormir, rouler dans de belles voitures dans lesquelles nous ne passons de temps presque uniquement que pour nous rendre sur notre lieu de travail… Ce que nous possédons réellement, et nous ne savons même pas combien, c’est du temps. La seule chose qui est précieuse et noble et qui peut être transformée en d’autres choses comme de l’argent, une carrière professionnelle ou encore des relations sociales et des bonnes actions, à nous de choisir.

C’est le temps qui se transforme en argent si nous décidons de ce « troc ». C’est donc l’argent qui « coûte » du temps et non l’inverse.

Une relecture religieuse peut également être faite sur le sujet. En effet, selon la religion islamique, l’individu est responsable de ses actes et il lui sera demandé de justifier de comment il a « investi » ou « consommé » son capital temps qui lui a été fourni dans le cadre d’une obligation de moyens et non de résultats [3].

Mou’adh Ibn Jabal rapporte que le Prophète () a dit : « Le Jour de la Résurrection, personne ne bougera d’un pouce avant d’être questionné sur quatre points essentiels : sur sa vie et sur la façon dont elle s’est déroulée, sur sa jeunesse et sur la façon qu’il l’a utilisée, sur sa fortune : comment il l’a acquise et de quelle manière il l’a dépensée et enfin sur son savoir et ce qu’il en a fait. » (Rapporté par At-Tirmidhi et déclaré authentique par Al-Albani).

Dans une perspective musulmane, la question de l’aide aux démunis abordée plus haut est plus qu’un cas de conscience, il s’agit d’une obligation pour le musulman dont le minimum minimorum est de 1/40 (Zakât) de ses richesses excédentaires. J’ai déjà surpris certaines personnes la qualifier avec humour de « l’aumône du radin » en partant du principe qu’il s’agit là d’une obligation religieuse et donc que religieusement parlant, cet argent n’appartient pas à celui qui en fait aumône mais il appartient aux nécessiteux, il n’y a donc pas de sacrifice, ce n’est que rendre à César ce qui appartient à César. L’aumône et le partage en Islam possèdent en effet une dimension spirituelle bien plus grande que celle de la Zakât uniquement, notamment au travers du concept de Sadaqa (charité/aide) :

Les Sadaqâts ne sont destinés que pour les pauvres, les indigents, ceux qui y travaillent, ceux dont les cœurs sont à gagner, l’affranchissement des jougs, ceux qui sont lourdement endettés, dans le sentier d’Allah, et pour le voyageur (en détresse). C’est un décret d’Allah ! Et Allah est Omniscient et Sage. (Coran S9/V60)

Le temps est considéré comme une matière première en Islam, et libre au musulman de l’utiliser comme bon lui semble, sachant qu’il sera questionné sur cette utilisation. L’aura-t-il utilisé pour faire le bien ou uniquement pour se faire du bien ? Ce raisonnement selon lequel le musulman est responsable de ce qu’il possède s’applique également aux autres bienfaits que le temps libre, comme la santé ou tout don comme l’intelligence ou le talent inné dans l’une ou l’autre discipline. Le musulman qui agit en fonction d’un questionnement continu de la valeur de ses actes sera une personne bénéfique pour lui-même et pour les autres.

Le Prophète () a dit : « Il existe deux bénédictions que de nombreuses personnes n’utilisent pas à bon escient : la santé et le temps libre. » (Rapporté par Al Boukhari).


[1] « Advice to a Young Tradesman » (1748), dans The Complete Works of Benjamin Franklin, Benjamin Franklin, éd. G. P. Putnam’s Sons, 1887, t. 2, p. 118

[2] Cfr article « La fin ne justifie jamais les moyens »

[3] http://www.huffingtonpost.fr/2017/01/16/ces-8-huit-hommes-sont-plus-riches-que-la-moitie-la-plus-pauvre-du-monde-rapport-oxfam_a_21655586/