Ce petit article a pour ambition de retracer en quelques lignes la vie de l’imam ash-Shāfi’ī et contextualiser la naissance de ses deux œuvres majeures : Al-Umm et Ar-Risāla. L’imam ash-Shāfi’ī après avoir étudié le malékisme directement à sa source et plus tard le hanéfisme rassembla ses savoirs qui donneront naissance, malgré lui, à sa propre École juridique. Il est sans conteste l’un des plus grands savants musulmans que la terre n’ait jamais porté et a marqué profondément la discipline des fondements du droit musulman.

De la naissance à la science

Le grand théologien Abū Abdullah Mohammad ibn Idrīs, connu sous le nom de l’imam ash-Shāfi’ī, est né à Gaza (en Palestine) en 150H (767), année de la  mort du fondateur de l’École hanéfite : l’imam Abū Hanīfa. Il est mort en 204H (820) en Egypte. Son « patronyme » a pour origine son ancêtre Shafī ibn as-Sā’ib qui fût selon les biographes un compagnon du Prophète.[1] Mohammad ibn Idrīs devint orphelin de père durant son enfance (à l’âge de deux ou dix ans selon les sources) et partit avec sa mère à la Mecque. Plus tard, il passa un long séjour dans la tribu des Hudhaylites qui était réputée pour la pureté de son arabe.[2]

Il étudia à la Mecque et à Médine avec des grands savants de l’époque dont ad-Darāwardī, az-Zanji et l’éminent imam fondateur de l’École malékite : Mālik ibn Anas. Quand l’imam Mālik l’entendit lire le Muwatta pour la première fois, il fut subjugué par son éloquence et sa maîtrise de la langue. Mohammad ibn Idrīs devint son lecteur privilégié.[3]

À la mort de l’imam Mālik, Mohammad ibn Idrīs avait obtenu les ijāzāt nécessaires ainsi que l’autorisation de donner des fatāwā. Il devint d’abord qādī (juge) à Najrān au Yemen.[4] Puis plus tard, sans prendre totalement ses distances avec Médine et la Mecque, il alla successivement au Yemen, puis enseigner en Iraq et pour finir en Egypte. Ces deux dernières périodes marqueront son évolution méthodologique et la création de son École. Sa première version de la Risāla fut rédigée en Iraq et fut perdue. C’était l’ « ancienne » (qadīm) jurisprudence de Shafi’ī.[5]

L’épreuve du qādī de Najran

L’imam ash-Shāfi’ī devint célèbre pour son scrupule et sa justice à Najrān, cela ne plut pas à l’élite yéménite qui avait l’habitude de courtiser les juges et les gouverneurs. Dans le contexte de l’époque, afin de le discréditer, il fut accusé d’être chiite par ses détracteurs.[6] L’imam ash-Shāfi’ī ne cachait pas son amour pour ‘Alī ibn Abū Tālib et la famille du Prophète mais demeurait sunnite. L’imam Mohammad ibn Idrīs ash-Shāfi’ī, alors âgé de trente-quatre ans fut arrêté pour être emmené à Bagdad. Finalement, il fut lavé de tout soupçon grâce au témoignage de Mohammad ash-Shaybānī qui l’avait connu aux cercles de l’imam Mālik et qui depuis était devenu qādī à Bagdad.[7]

Le « vieil » étudiant de Bagdad

L’imam ash-Shāfi’ī arrêta sa carrière de qādī et recommença l’étude de la science en s’abreuvant du savoir de son ami et maître Mohammad ibn Hasan ash-Shaybānī qui avait été l’un des deux grands disciples de l’imam Abū Hanīfa.[8] C’est ainsi que l’imam ash-Shāfi’ī commença à construire sa méthodologie et son « École » à partir de la maîtrise des enseignements de l’imam Mālik d’une part et de l’imam Abū Hanīfa, au travers de Mohammad ash-Shaybānī, d’autre part. Vers quarante-cinq ans, il commença à dicter ses œuvres « bagdadiennes » dont Al-Umm (La mère) qui compilait ses avis juridiques.[9] Il eut des grands disciples à cette époque dont Ahmad ibn Hanbal et l’imam Ishāq ibn Rāhawīh. Ce dernier disait qu’avant de suivre ash-Shāfi’ī, personne n’avait entendu parler de l’abrogeant et de l’abrogé (an-nāsikh wa al-mansūkh).

La période Egyptienne

C’est en Egypte que son influence devint prééminente et qu’il écrivit la deuxième version de sa Risāla.  Le titre complet est Risāla fī usūl al-fiqh (Épître sur les fondements du droit). L’imam ash-Shāfi’ī va être le premier à élaborer les principes du droit sous la forme d’un code. Avant lui, les savants discutaient des questions des usūl al-fiqh mais ne disposaient pas d’un code d’ensemble (qānūn kullī).[10] Personne avant lui « n’avait conceptualisé la science de ces fondements du droit. »[11] L’imam ash-Shāfi’ī va déterminer dans son livre Al-Umm cinq sources de la jurisprudence et les classer hiérarchiquement.[12]

  1. Le Coran et la Sunna authentique. Les ahādith authentifiés se retrouvent au premier niveau avec le Coran.
  2. Le consensus (ijmā’) dans le cas où le Coran et la Sunna ne sont pas disponibles. Le consensus des faqīh (juristes) est considéré comme un argument (houjja) pour leur génération et les futures.
  3. Les opinions (paroles) de certains compagnons (qawl as-sahābī) sur des questions où il n’existe pas d’avis divergents.
  4. Les opinions (paroles) des compagnons qui ont été opposées à d’autres mais qui sont les plus proches du Coran et de la Sunna ou celles qui sont confirmées par l’analogie.
  5. Le raisonnement analogique (qiyās) n’est pratiqué qu’en dernier recours et ne peut jamais contredire les sources précédentes.

La Risāla fī usūl al-fiqh est un résumé portant sur les fondements de la jurisprudence islamique. L’imam ash-Shāfi’ī développe différents sujets dans ce livre ; il y traite des règles et des méthodes de déduction et d’interprétation ; il y présente des preuves de ses avis juridiques et de la méthodologie appliquée pour tirer ces jugements; il y fournit des informations concernant les recherches qu’il a menées en matière de ahādith et de athār (traditions des compagnons). La Risāla fut collectée par Abū Mohammad Rabī’ ibn Sulaymān al-Murādī, son prestigieux disciple et fidèle transmetteur, qui y recueillit ce qui n’avait pas déjà été rapporté dans Al-Umm.[13]

Un visionnaire

L’imam éponyme ash-Shāfi’ī a révolutionné les fondements du droit et leur codification. C’était un homme très pieux et scrupuleux dans sa pratique religieuse. Il a su lier le rigorisme de l’imam Malik et son attachement au hadîth à la réflexion par l’analogie de l’imam Abū Hanīfa.

Dans sa grande sagesse, l’imam de la Sunna, Abū Abdullah Mohammad ibn Idrīs ash-Shāfi’ī disait : «Je n’ai jamais débattu sans espérer que la vérité apparaisse, indifféremment par ma langue ou celle d’autrui.»[14]

L’École shāfīite a vu naître un nombre invraisemblable de maîtres de grande renommée dont l’imam an-Nāwawī, ibn Hājar al-Asqalānī, al-Baqīlani, Abū Hamīd al-Ghāzāli (parfois appelé le deuxième ash-Shāfi’ī), l’imam as-Suyūtti, Fakhr ad-Dīne ar-Rāzī les célèbres exégètes ibn-Kathīr ainsi qu’at-Tābarī, l’imam al-Haramayn et a dominé de nombreuses villes d’Orient se répandant en Egypte, en Irak, au Khorassan, au Sijistan, au Chām, au Yémen et au-delà de l’Euphrate, en Perse, au Hijâz, en Inde et en Indonésie.[15]

 

[1] Souami Lakhdar, La Risâla. Les fondements du droit musulman, Paris, Actes Sud, 1997, p. 10-11.

[2] Souami, op.cit., p.12.

[3] Brahami Mostafa, Les six grands imams : Évolution historique de la jurisprudence islamique, Paris, Tawhid, 2010, p.294.

[4] Brahami, op.cit., p.298.

[5] Souami, op.cit., p.17.

[6] Boudjenoun Messaoud, Les quatre imāms fondateurs des écoles sunnites, Paris, Universel, 2009, pp. 167-168.

[7] Brahami, op.cit., p.300.

[8] Souami, op.cit., p.17.

[9] Brahami, op.cit., p.303.

[10] Souami, op.cit., p.29.

[11] Brahami, op.cit., p.315.

[12] Aboū Zahra Mohammad, L’imām ach-Chāfi’ī. Sa vie et son époque, ses opinions et son fiqh, Paris, Éditions Al Qalam, 2012, pp. 218-219.

[13] Souami, op.cit., p.24.

[14] Brahami, op.cit., p.327.

[15] Boudjenoun, op.cit., p.215-219.

Image : Mausolée de l’imam ash-Shāfi’ī. Le Caire, Egypte.