Dans cet article, je m’interrogerai sur le rôle de la souffrance dans l’accomplissement d’une personne, d’un groupe, d’une société. Les anthropologues ont, depuis le début du 19ème siècle, étudié des coutumes très différentes et inconnues dans les sociétés indigènes. Parmi ces pratiques, je m’intéresserai surtout aux « rites de passage » selon la conceptualisation d’Arnold Van Gennep [1].

Il s’agit traditionnellement d’une série d’épreuves qu’un enfant de la tribu devrait réussir pour être considéré comme adulte dans son groupe et avoir son mot à dire lors des assemblées.[2] Dans la plupart des sociétés indigènes, les rites de passage permettraient, à travers l’émotion collective que cela susciterait, une assimilation des règles du groupe et par conséquent l’intégration de l’individu.

Selon Arnold Van Gennep, les rites de passage intègrent trois phases essentielles qui sont « la séparation », « la marge » et « l’intégration ». C’est à dire que, le futur adulte devra se séparer de ses proches et de sa tribu pour réaliser les différentes étapes de son parcours. Il devra se débrouiller sans l’aide des membres de son groupe pour survivre dans un lieu hostile au fin fond de la forêt ; et il devra revenir à sa tribu en ayant accompli sa mission.

En fait, les formes de ces rites peuvent varier d’un groupe à l’autre mais dans tous les cas, celui qui est enclin à vouloir changer son statut social, économique, etc., devra se séparer de son groupe d’origine et être en marge des autres pour finalement réaliser son intégration en pleine conscience. Ces étapes de souffrance seraient primordiales pour comprendre sa position et retrouver « l’honneur » dans son groupe d’appartenance.

Dans nos sociétés modernes, si l’on s’intéresse aux groupes minoritaires ethniques ou religieux, on peut aussi remarquer un parallélisme avec ces trois phases. En effet, encore de nos jours,certains migrants italiens, marocains, turcs, etc., ont vécu et vivent encore des souffrances à différents degrés pour aboutir à une certaine intégration sociale. [3]

Par ailleurs, si l’on tient compte de toutes les douleurs vécues par les minorités religieuses et ethniques face aux atrocités historiques commises au nom d’une certaine « imposition » de conformité à la société de l’époque et la situation des musulmans européens d’aujourd’hui, il est indéniable que les membres d’un même groupe ne sont pas perçus comme « intégrés » sans avoir passé avec succès certains rites de passage imposés par la société. [4]Ce qui a notamment entraîné et entraîne toujours des dysfonctionnements au niveau du vivre ensemble.

La plupart des psychologues soutiennent que la souffrance serait utile pour le développement personnel et spirituel, mais faut-il rechercher de la souffrance pour autant ?[5] Les différents peuples persécutés dans l’histoire et d’aujourd’hui à cause de leurs idées, de leur foi, de leurs couleurs de peau, de leur appartenance sexuelle ou de leur race n’ont a priori pas demandé à être opprimés !

Pourtant,même si ces comportements d’exclusion ne sont pas entièrement révolus ; il est un fait, qu’aujourd’hui, ces différents groupes ont réussi à faire considérer, dans une certaine mesure , leur particularité. Cela a été notamment possible grâce à une présence sociale et une action continue de « don de soi » accompagné de souffrances vécues. [6]

Alors que certaines sont plus médiatisées ou mises en avant comme l’horreur que le peuple juif a vécu pendant la 2ème Guerre Mondiale, il n’en demeure pas moins que les autres souffrances du présent ou du passé sont toutes autant respectables et dignes d’être rappelées aux générations d’aujourd’hui et de demain. Sans faire l’éloge inutile d’une hiérarchisation des souffrances, il me semble qu’il serait plus opportun de les comprendre dans leur contexte particulier.

Je ne peux terminer sans évoquer mon intime conviction qui est que la souffrance est « en nous » ; et que quels que soient le statut social, économique, etc., ou le vécu, chaque personne endure à une intensité variable une souffrance personnelle selon son niveau spirituel ou d’humanité. En fait, il me semble que rien n’est parfait dans notre monde et que nos vies sont très courtes pour que nos attentes soient complètement comblées en ce bas-monde. Mais, cela ne nous empêchera pas, je pense, de continuer à éprouver de la souffrance pour obtenir une friandise, pour prouver notre amour à un être cher ou encore pour réaliser un idéal qui nous tient à cœur.

[1] Arnold Van Gennep, 1873-1957 ethnologue et folkloriste français.
[2] Arnold Van Gennep, “Ethnographie, sociologie, « jolies choses » et techniques”, Socio-anthropologie [En ligne], N°3 | 1998, mis en ligne le 15 janvier 2003, Consulté le 03 août 2009. URL: http://socio-anthropologie.revues.org/index18.html.
[3] Eric Delassus. Souffrance et jouissance dans la philosophie de Spinoza. Souffrance, jouissance guérison, Dec 2011, Paris, France.
[4] Arnold Van Gennep, LES RITES DE PASSAGE. ÉTUDE SYSTÉMATIQUE DES RITES De la porte et du seuil, De l’hospitalité De l’adoption, de la grossesse et de l’accouchement De la naissance, de l’enfance, de la puberté De l’initiation, de l’ordination, du couronnement Des fiançailles et du mariage Des funérailles, des saisons, etc. Paris: Librairie Stock, 1924, 124 pp. Collection “La culture moderne”
[5] Tap, P. & Roudès, R. (2008). Qualité de vie, souffrances et identité(s). Le Journal des psychologues, 260, (7), 41-47. doi:10.3917/jdp.260.0041.
[6]Orban A.-C., Peut-on encore parler de racisme ? Analyse des discours d’exclusion et des mécanismes de rejet (Étude de Pax Christi Wallonie-Bruxelles), Mons, Couleur livres, 2015.