On entend parfois cet adage que tout le monde connaît « la fin justifie les moyens » [1] qu’on attribue souvent à Machiavel pour l’absence de scrupules dans sa philosophie politique. La formule sous-entend que la personne qui adhère à cette idée est prête à tout pour atteindre ses objectifs, y compris les méthodes condamnables ou peu nobles, parfois même inhumaines, qui la dégrade elle-même et autrui. J’abhorre cette idée. Je la rejette et la condamne. La fin ne justifie jamais les moyens. En tout cas, pas selon un mode de pensée qui se veut défenseur de l’équité et de la justice.

Dans toute entreprise, on peut définir trois éléments qui la constitue :

  1. l’intention (ou la motivation),
  2. les moyens (ou les actions) et
  3. la fin (ou l’objectif concret)

Ces 3 éléments se succèdent systématiquement. Le résultat est engendré par les actions qui sont elles-mêmes engendrées par l’intention. Une entreprise vertueuse ne peut être digne de ce nom que si ces trois éléments le sont indépendamment. Dans le cas contraire, on ne ferait que se voiler la face en se trouvant des justifications pour appuyer nos choix et les faire accepter aux autres et/ou pour se donner bonne conscience.

En effet, si l’intention est mauvaise, les actions ne seront que tromperie et l’objectif intéressé. Par exemple, une personne dont l’intention est de nourrir son orgueil qui se comporte avec courtoisie avec les gens afin d’être considérée comme quelqu’un de bien et qu’on le lui dise.
Si les actions sont mauvaises, nous sommes en pure contradiction avec l’intention qui précède et le résultat qui suit et souvent, le résultat ne sera obtenu que de façon éphémère. Par exemple, un père dont l’intention est d’éduquer son enfant grossier qui le fait taire en l’insultant à son tour. C’est comme vouloir se nourrir pour être en bonne santé mais mettre sa nourriture dans un bol rempli de saletés et de maladies. Enfin si l’objectif est vil, nul besoin de dire que l’intention ne peut être vertueuse et généralement, les actions seront du même acabit.

Développons davantage le cas qui nous intéresse ici, à savoir le fait de recourir à des moyens condamnables pour obtenir une fin qui peut éventuellement être louable. Sur le plan personnel, il semble difficile de considérer qu’une telle chose n’engendre pas, au minimum, un cas de conscience. Même dans les cas les plus extrêmes comme le fait de torturer pour obtenir des informations qui sauveront peut-être d’autres vies. D’une part, comment pouvoir décider, en son âme et conscience, qu’une vie au vaut moins qu’une autre, ou même que 10 autres ? N’est-ce pas là une porte ouverte à toutes sortes de dérives, y compris l’eugénisme [2] ? Ça l’est, assurément. D’autre part, le tortionnaire ne vend-il pas son âme au diable en consentant à être l’outil de telles pratiques ? N’est-ce pas hypothéquer son humanité pour un résultat qui est plus qu’incertain ? Certainement. Et si cet exemple est extrême dans la forme, le fond de cette pensée reste valide quel que soit le moyen condamnable qui serait utilisé pour atteindre une fin louable.

Sur le plan politique, il est tout aussi aisé de comprendre les dérives possibles de l’adhésion à ce que représente cet adage. L’absence de scrupules pour atteindre ses fins est encore plus grave et lourd de conséquence lorsque les sujets des actions sont des dirigeants politiques. Des gens dont les décisions, par définition, ont des conséquences sur un grand nombre de personnes et dont la responsabilité est donc proportionnelle à leur influence. La fin justifie les moyens au sens politique est la porte ouverte aux dérives autoritaires et à la dictature. En outre, cela engendrera le soupçon permanent et donc l’absence de confiance, de vérité, véritable fondement des relations humaines. C’est donc la vie sociale elle-même qui est consumée par une telle idéologie qui est par ailleurs l’ennemie de la démocratie. En effet, la démocratie demande l’existence d’un mécanisme permettant de déceler et de mettre à jour les dérives du pouvoir.

Ce n’est pas pour rien que l’on attribue cet adage à Machiavel et que l’on définit un être d’une grande perfidie, d’une scélératesse tortueuse comme étant « machiavélique » [3].

Une relecture de ceci avec une perspective plus religieuse est également possible. Tout d’abord, en Islam, les actions ne valent que par leurs intentions :

Oumar ibn al-Khattab rapporte :
« J’ai entendu l’Envoyé d’Allâh dire : « Les actes ne valent que par les intentions et à chacun selon son intention. Celui qui émigre pour Allâh et Son Messager, son émigration lui sera compté comme étant pour Allâh et Son Messager. Tandis que celui dont l’émigration a pour but d’acquérir des biens de ce bas-monde ou d’épouser une femme, son émigration ne sera compté que pour ce vers quoi il a émigré. » »
Hadith rapporté par Al-Boukhari et Mouslim. [4]

Des passages du Coran nous montrent également que sans la bonne intention qui précède, les actions sont futiles :

En parlant des offrandes qu’on sacrifie à Dieu : « Ni leurs chairs ni leurs sangs n’atteindront Allah, mais ce qui L’atteint de votre part c’est la piété. » [5]

« Dis : « Que vous cachiez ce qui est dans vos poitrines ou bien vous le divulguiez, Allah le sait. Il connaît tout ce qui est dans les cieux et sur la terre. Et Allah est Omnipotent. » [6]

Ce qui compte vraiment et qui incombe au croyant, c’est l’intention et l’effort. L’intention matérialisée par la sincérité dans l’ouvrage et l’effort matérialisé par l’action concrète. Et en réalité, pour le croyant, ça s’arrête là. Le résultat n’a pas d’importance en soi car il est créé ou non par Allah, selon Sa volonté. Le croyant qui agit par pure sincérité n’agit pas pour voir et profiter du résultat, il agit par sens des responsabilités, son intention est pure et l’action qu’il choisit en conséquence est désintéressée mais réfléchie {1}. En effet, il sait qu’il a une obligation de moyens et non une obligation de résultats. Ce qui signifie que Dieu va le juger non pas sur ce qu’il a matériellement obtenu comme résultats mais sur l’effort qu’il a fourni pour y parvenir, et Allah connaît l’effort que chacun fournit. L’intention ayant un rôle primordial puisque sans elle, les actions et donc les efforts sont vains. L’intention est comme un « 1 » qui vient se mettre devant les efforts et les actions qui sont comme des « 0 », ils n’ont de corps et de valeur réelle que si le « 1 » les précède. Six zéros consécutifs ne feront jamais que zéro globalement, tandis que l’intention en fera un million.

Par ailleurs, la prise de distance face au résultat matériel apporte une dimension toute autre à l’échec ou plus justement au manque de résultat matériel. En effet, un échec en ce sens n’en est plus un. Le croyant ayant agit avec sincérité et ayant fait son possible matériellement sera récompensé qu’il obtienne un résultat matériel ou non. Le résultat matériel devient alors un don de Dieu et non la récompense de l’effort puisque l’effort, s’il est sincère, est pour Allah et sa récompense sera auprès de Lui.

Abou Hourayra a dit :
Le Messager de Dieu a dit : « Dieu exalté ne regarde ni vos corps ni vos apparences, mais Il regarde vos cœurs et vos actions. »
Hadith rapporté par Mouslim [7]


 

{1} Il est volontairement omis dans le corps de texte de faire mention d’actes terroristes perpétrés soi-disant au nom de Dieu, il est évident que l’essence même de cet article s’oppose à de telles pratiques barbares. Pour lever toute possibilité d’ambiguïté ou d’interprétation des propos vis-à-vis de cette question, nous affirmons dans cette note que notre position à ce sujet est purement et simplement qu’un musulman ne peut être un terroriste et un terroriste ne peut être un musulman. Si nous devions faire un lien avec le corps de texte de cet article, si les actes terroristes devaient se placer dans le cas d’un exemple de bonne intention avec une bonne fin, bien qu’il faille être d’une bienveillance presque naïve pour ce faire, c’est sans aucun doute l’un des meilleurs exemples qui puisse être donné d’une action en total désaccord avec l’intention et les objectifs. Si on peut leur laisser le bénéfice du doute quant à la sincérité dans leurs intentions (toujours dans une bienveillance naïve), il n’y a aucun doute sur le caractère inadmissible sous aucun prétexte des actions ainsi que sur l’échec inévitable des objectifs.

[1] https://www.wikiwand.com/fr/La_fin_justifie_les_moyens
[2] https://www.wikiwand.com/fr/Eug%C3%A9nisme
[3] http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/machiav%C3%A9lique/48323
[4] Riyadh Salihin, Chap. 1, Hadith 1
[5] Coran 22/37
[6] Coran 3/29
[7] Riyadh Salihin, Chap. 1, Hadith 7