Tristement connu sous le surnom de « l’émir des Buttes-Chaumont », il y a dix ans, Farid Benyettou exhortait les jeunes qu’il rencontrait d’aller rejoindre l’armée d’Al-Qaïda. Aujourd’hui repenti, ayant purgé une peine de quatre années de prison ferme en 2008 pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste, il travaille, aux cotés de Dounia Bouzar, au sein du CPDSI (Centre de Prévention contre les Dérives Sectaires liées à l’Islam). Il tente de se servir de son parcours, de ses connaissances religieuses et de son témoignage [1] pour « rescaper » des jeunes  qui – comme lui en son temps – ont adopté une vision sectaire et dangereuse de l’Islam.

Benyettou, qui avait fait le buzz au moment de son arrestation, était retombé dans l’oubli jusqu’au 7 janvier 2015, date de l’attaque contre le célèbre journal satirique Charlie Hebdo. Il s’est avéré que les assaillants, les frères Kouachi, n’étaient autres que des anciens disciples de l’émir des Buttes-Chaumont. Difficile alors pour Benyettou de faire fi de son passé – alors qu’il était pourtant sorti de prison et avait repris des études – lorsque son nom et des vielles photos, enturbanné d’un keffieh (écharpe palestinienne), sont diffusés en boucle à la télévision.

Les rejets s’alimentent mutuellement

Entre temps, l’ancien émir s’était pourtant rangé, il avait passé son Bac en prison et commencé des études d’infirmier depuis sa sortie mais, surtout, en avait terminé avec sa radicalité et la violence. Cette déradicalisation ne s’était pas faite du jour au lendemain et n’avait pas eu lieu en prison [2], elle s’était produite peu à peu grâce à la lecture [3], la réflexion et à la réinsertion dans la société. Il ressort du témoignage de Benyettou que c’est cette deuxième opportunité dans la société et cette ouverture de l’autre qui l’ont réconcilié avec la France et ses habitants. Aujourd’hui, il est conscient que « les rejets s’alimentent mutuellement ». [4]

et se rappelle que lorsqu’il commença ses études d’infirmier, il aurait été prêt à tout arrêter [5] si on lui avait demandé de tailler ne fut-ce qu’un poil sa barbe. Cela l’aurait réconforté dans le fait qu’il n’était pas totalement accepté dans la société, que ces « autres » qui la composent ne veulent pas de lui et qu’il est dès lors légitime de les rejeter à son tour.

Le rejet peut faire naître la radicalité et comme le souligne le politologue, spécialiste de l’Islam,  Olivier Roy, on peut assister à une islamisation de la radicalité [6].

Ce n’est pas l’Islam qui radicalise les jeunes de nos jours, mais un discours, une position et un sentiment de radicalité qui instrumentalise l’Islam.

La radicalité d’une certaine tranche de la population, souvent mise en avant par les plus jeunes, a existé de tous temps et était canalisée au cours des dernières décennies dans des mouvements communistes, fascistes, altermondialistes…

Benyettou s’était heureusement libéré de la pensée néo-djihadiste alqaïdienne lorsque, rattrapé par son passé, il a du faire face à une dure décision du Conseil de l’ordre des infirmiers : l’interdiction d’exercer son métier. Cette décision sensée être en adéquation avec « les fondements républicains et laïques » [7] aurait pu ébranler à nouveau le jeune infirmier mais, heureusement, il avait muri, s’était sainement reconstruit et était bien décidé à dépasser les injustices sociales. Il était accusé à tort et sans preuves par le Conseil de l’ordre des infirmiers qui énonçait : Tout le monde doit avoir sa chance mais chaque patient a le droit d’être soigné quelles que soient sa conviction et son origine. [8]

Était-ce nécessaire de lui rappeler, lui qui avait soigné, indistinctement, durant ses trois années de formation, des hommes et des femmes de toutes religions, convictions ou ethnies ? Mais surtout, au nom de quel droit se permettaient-ils de juger de son avenir professionnel alors qu’aucune faute ne lui avait été reprochée durant sa formation ? Ayant fait une croix sur le passé et ayant le profond désir de se rendre utile à la société française – celle qui lui a redonné une chance en dépit des décisions de certains –, il décide de faire du bénévolat. Il envoie des mails, demande l’aide à son avocat, se présente dans diverses associations mais son nom est dorénavant trop connu. Il va jusqu’à appeler le Numéro Vert du site Stop Djihadisme pour expliquer son parcours et proposer son aide mais toutes ses tentatives s’avèrent infructueuses.

Ce ne sera que quelques mois plus tard qu’il entend parler du travail de Dounia Bouzar au sein du CPDSI. Il décide de la contacter et lui livre son témoignage, sa lente métamorphose, les moments de doute et les retours en arrière. En tant qu’anthropologue, spécialiste de l’analyse du fait religieux, Dounia Bouzar s’ouvre à son témoignage et l’accompagne durant plusieurs mois jusqu’au jour où elle lui propose de rencontrer deux jeunes radicalisés afin de partager avec eux son parcours. Cette première expérience est un succès, il est alors réinvité à de nombreuses reprises.

Après plusieurs interventions réussies, Benyettou est finalement engagé par le CPDSI.

Voilà un parcours assez étonnant, un destin surprenant, d’un enfant de l’immigration né en France – adolescent au père alcoolique, cherchant une figure paternelle dans les grands frères du quartier (subjugué par le charisme qui se dégage au travers du qamis [9] qu’ils portent), voulant à son tour être source de fascination et de respect, rejeté par d’aucuns et rejetant d’autres, exhortant ses frères de rejoindre Al-Qaïda, arrêté et condamné, prisonnier DPS [10], étudiant à nouveau, livré à lui-même dans la société, repenti, toujours tourné vers Dieu, théologiquement et humainement convaincu de ses nouvelles convictions, interdit d’exercer dans sa nouvelle voie, bénévole indésirable – qui atterrit finalement dans un centre, dans lequel ironiquement,  si ce dernier avait existé de son temps, il aurait peut-être pu le changer et lui éviter son passage par la case prison…

 

[1] Farid Benyettou livre son témoignage dans l’ouvrage (co-écrit avec Dounia Bouzar) Mon djihad, itinéraire d’un repenti, publié aux éditions Autrement, Paris, 2017.

[2] D’ailleurs la première chose qu’il fait en sortant de prison est de rejoindre d’anciens frères djihadistes.

[3] En prison, le juge d’instruction lui avait dit : « Jamais je m’opposerai à ce que tu lises, quel que soit le livre». Op. cit., p.123.

[4] Op. cit., p.50

[5] Op. cit., p.130

[6] « Il y a une radicalisation de l’islam, c’est évident […] Alors pourquoi je fais la distinction entre les deux ? Parce que la radicalisation djihadiste, pour moi, n’est pas la conséquence mécanique de la radicalisation religieuse. La plupart des terroristes sont des jeunes issus de la seconde génération de l’immigration, radicalisés récemment et sans itinéraire religieux de long terme. Prenez-les tous, les Abaaoud, les Abdeslam, ils ne deviennent pas djihadistes à l’issue d’un parcours de radicalisation religieuse. Mais encore une fois, quand ils se radicalisent, ils en empruntent le répertoire […]» Olivier Roy in Marie Lemmonier « Djihadisme, Olivier Roy réponds à Gilles Kepel », Bibliops, 15 Juillet 2016.

[7] Benyettou Farid, op.cit., p.147.

[8] Ibid.

[9] « La première chose qui m’a attiré était leur apparence vestimentaire. C’était comme une sorte de fascination. Depuis mon plus jeune âge, j’avais envie de porter le qamis. Quelques années plus tôt […] j’en avais porté un lors d’un spectacle. Je me souviens encore de la sensation que j’avais eue. Je me sentais fier… C’était un habit de grande personne. Aussi, lorsque j’ai aperçu de jeunes salafis à peine plus âgés que moi le porter au quotidien, j’ai tout de suite su que je voulais devenir comme eux. » Op.cit., p.37.

[10] Détenu particulièrement signalé.