Qui n’a jamais vécu cette scène baroque où le fils est censé traduire à son immigré de père ce que murmure son professeur et ce, en sa défaveur ? Quasiment personne. En tout cas, chez ces fameux “enfants d’immigrés”, ceux de la deuxième génération. Le bambin avait été un peu distrait voire un brin turbulent ? On convoquait le “daron”, celui qui, gêné aux entournures, devait lui-même convoquer “l’accusé” pour qu’il fasse l’intermédiaire. Imaginez-vous en train de traduire votre propre “acte d’accusation” à celui qui devra, protocole oblige, vous gronder… Et il n’hésitait pas.

C’est qu’il en avait avalé des couleuvres, lui. Alors, celui qui avait quitté les bancs de l’école en primaire s’était juré de bâtir une dynastie de lettrés. Il ne comprenait rien aux mots écrits dans le carnet de correspondance, ne vérifiait jamais le cahier de texte, participait rarement aux réunions parents-professeurs, ne savait même pas la classe exacte de son enfant mais il ne jurait que par l’école, cette institution qui le faisait vibrer…

Pour les primo-arrivants, les choses avaient été si difficiles : ils devaient s’arracher à leur patrie pour gagner leur pain chez des étrangers. Des étrangers avec lesquels ils communiquaient parfois avec des signes et des onomatopées. Voulaient-ils acheter des oeufs ? Cot cot cot codet ! Certains avaient été catapultés au coeur de l’Europe depuis leur village sans avoir même fait escale dans une grande ville de leur propre pays…

Et pourtant. Le petit gamin qui se la jouait “traducteur assermenté” entre l’étranger et le Français, celui auquel les instituteurs accordaient une attention particulière pour qu’il assimile au plus vite la langue qu’il ne parlait pas à la maison, celui auquel son pays d’origine envoyait des professeurs pour qu’il n’oublie pas la langue qu’il parlait à la maison, eh bien, cet enfant a réussi à décevoir tout le monde. Celui qui était quasiment programmé pour devenir un parfait “bilingue” a fini “semi-lingue”…

Appartenir à deux civilisations, vivre dans deux aires géographiques, apprendre deux cultures mais sombrer dans le baragouinage ! Or on ne s’élève intellectuellement qu’à proportion du vocabulaire maîtrisé. Le “code switching” – le fait de passer, lors d’une conversation, d’une langue à l’autre – une bonne chose en temps normal, devient en l’espèce le signe “éloquent” d’un gâchis. Prenez la peine de passer quelques heures dans une association communautaire et admirez la parlure créolisée…

Nous autres enfants de la deuxième génération avions la chance inouïe d’avoir accès à deux langues; d’avoir le loisir de s’ennuyer dans la première et de se dérider dans la seconde; d’avoir la capacité de rêver dans l’une et de réaliser dans l’autre, de nous construire deux mondes, que dis-je, deux univers, remplis de références historiques, littéraires, géographiques, culinaires, artistiques. Au lieu de se mouvoir dans cette plaine de cocagne, nous avons opté pour la vacuité la plus entière. Et dire qu’on n’était troublé ni par les réseaux sociaux ni par les jeux ni par les portables…

Mieux, on s’était créé une excuse : la schizophrénie. Comment “s’installer” dans une langue lorsqu’on se fiance là-bas et qu’on se marie ici, lorsqu’on vient au monde ici et qu’on rend l’âme là-bas, lorsqu’on porte un prénom de là-bas et qu’on mène un mode de vie d’ici ? Et où étaient les exemples à suivre ? Les “conseillers d’orientation” ? Les “grands frères” qui avaient percé le plafond de verre ? Ainsi, ruminait-on…

En définitive, on a raté le coche. Ce maillon faible que constitue la deuxième génération est malheureusement devenu un handicap pour la troisième voire la quatrième génération. Le père parlait le turc, l’enfant parlait un peu le turc et un peu le français, le petit-enfant parle surtout le français et très peu le turc, l’arrière-petit-enfant ne parle que français et comprend le turc, l’arrière-arrière-petit-enfant ne parle que français et ignore le turc. C’est l’étiage…

Malgré la bonne volonté des géniteurs et les efforts déployés par le pays d’accueil et le pays d’origine, les enfants d’immigrés ont, dès le deuxième stade, lancé le processus de déracinement. Ils ont été les fossoyeurs non seulement du bilinguisme mais également de la binationalité. Les nouvelles générations se sont transformées en d’insipides patriotards qui ne jurent que par les biceps, une étrange bigoterie et bien de billevesées…

L’idéal n’eût-il pas été d’avoir de parfaits bilingues, susceptibles d’occuper des chaires de littérature comparée dans les universités, d’entrer dans les métiers de la diplomatie, de devenir des maîtres dans les matières interdisciplinaires, de briller dans les domaines artistique et scientifique, de verser dans le dialogue des civilisations, d’avoir voix au chapître lors des controverses sociopolitiques, de se lancer dans le commerce international ou de diriger des sociétés multinationales ? Voilà bien une question rhétorique…

Et que dire de ceux qui avaient même la chance d’être trilingues. Les Kurdes, les Berbères, les Africains, les Caucasiens et plein d’autres encore. Gâchis sur gâchis. Le mal est fait. Il est unique en son genre. Nos parents nous avaient gentiment demandé de bien travailler à l’école, on leur a répondu par un pied de nez phénoménal. Ils disaient seulement “oui” et “non” mais ils avaient une étoffe d’énarques. Nous maîtrisons beaucoup plus de mots mais avons bifurqué vers le verlan ou la langue verte…

La maîtrise de la langue est la seule clé de la réussite. La maîtrise correcte de plusieurs langues est la voie royale d’accès à des carrières qui pèsent au niveau social. “Les bilingues possèdent généralement une malléabilité et une souplesse cognitives supérieures à celles des unilingues”, comme l’écrit le linguiste Claude Hagège[1]. Eh bien, nous avons commis l’irréparable en stabilisant nos synapses. Le pire, c’est qu’on ne s’est même pas rendu compte que ne pas être pleinement bilingue était la plus grande marque d’ingratitude des enfants envers leurs parents et leurs patries.

Par Sami Kılıç

[1]L’Enfant aux deux langues, Odile Jacob, 1996, p.10.