En Belgique, la durée quotidienne du jeûne durant ce mois béni de Ramadan 2017 (H. 1434) oscille entre 17 heures 40 minutes et 18 heures 20 minutes. Des légères variations existent en fonction des villes (quelques minutes de dissemblance) mais les différences significatives trouvent leur origine dans l’absence de consensus en ce qui concerne les modes de calcul astronomique et dans des conflits politico-nationaux. Par exemple, une partie conséquente de la communauté turque suit les calendriers de la Diyanet[1] alors que la communauté marocaine suit généralement d’autres institutions. Ainsi, des musulmans d’origine turque prennent encore leur sahūr[2] alors que peut-être leurs voisins de pallier jeûnent déjà depuis quasiment une heure. De même, à l’heure de l’iftār[3] d’aucuns, des autres perdurent encore volontairement à l’état de jeûne.

Actuellement, la période de jeûne est relativement longue dans un ensemble de pays européens et nordiques. La durée des journées dépasse largement celles de la péninsule arabique. S’il est connu que les savants se soient positionnés au sujet du jeûne dans les pays où le soleil ne se couche pas, par contre, il est moins connu que des savants se sont également positionnés sur les modalités du jeûne dans les pays aux latitudes élevées. Dans ces pays, les journées sont « anormalement » longues et la nuit est si courte qu’elle permet difficilement de combiner l’iftār, les prières de tarāwīh[4], al-qiyām al-layl (les prières nocturnes), éventuellement l’intimité conjugale[5], un sommeil suffisant et réparateur, une hydratation espacée, puis, finalement, le repas du sahūr.[6]

Précisons, avant de continuer, qu’il ne s’agit aucunement, au travers de cette publication, d’inciter les croyants à rompre le jeûne avant l’heure du maghreb, qu’Allāh nous en soit témoin ! Cette analyse ne fait que soulever des questions, et tente d’y répondre. Il s’agit d’un sujet qui a déjà été traité par différentes instances religieuses, mais qui n’en reste pas pour le moins méconnu – ou incompris – du grand public.

{Mangez et buvez jusqu’au moment où vous pourrez distinguer un fil blanc d’un fil noir, à la pointe de l’aube. À partir de cet instant, observez une abstinence totale jusqu’à la tombée de la nuit.} (Coran, 2 : 187)

Le verset semble clair et univoque, pourtant, les interprétations ont varié au fil des siècles et cela déjà depuis l’époque des compagnons.[7] Deux interprétations ont, par exemple, été données au « fil blanc » et au « fil noir », l’une littérale et l’autre symbolique.[8] La grande majorité s’est appuyée sur un hadīth[9] relatant le symbolisme d’une métaphore coranique alors qu’une minorité a affirmé qu’il faudrait attendre l’aurore (moment où la luminosité permet de distinguer la couleur d’un fil) pour commencer à jeûner.[10]

Que disent concrètement les fatāwā[11] ?

Il existe deux types de fatāwā bien distinctes sur le sujet : celles qui dispensent temporairement des personnes qui ne font pas partie de ceux qui sont exemptés (malades, voyageurs…) du jeûne de Ramadan ; et celles qui raccourcissent la durée des journées, considérées comme anormalement longues dans certains pays.

Le premier type dispense temporairement un individu responsable (mukallaf) – faisant partie des personnes soumises à la prescription classique du jeûne – en raison d’une (insupportable) difficulté qu’entrainerait le jeûne au cours des activités indispensables à sa stabilité économico-socio-professionnelle. C’est ainsi que, lors de la dernière Coupe du monde, des footballeurs professionnels se sont vu accorder une dispense, mais aussi, que les étudiants français, lors des examens de juin 2016, ont été autorisés à reporter leur jeûne. Cette dernière fatwā, du Conseil Théologique Musulman de France[12], se calque entre autres sur deux fatāwā similaires émises par la Maison Egyptienne de la Fatwā en 1951 et, plus récemment, en octobre 2015, par le Conseil Européen de la Fatwā et de la Recherche. Ce type de décisions n’est pas unique dans l’histoire de la jurisprudence islamique, le grand savant shaféite Ibn Hajar al-Haytamī (m. 974), le Sheikh hanbalite Mansūr al-Bahūti (m. 1641) ainsi que le célèbre imam hanéfite Ibn ‘Abidīne ash-Shamī (m. 1836), autorisaient déjà les personnes exerçant des métiers pénibles à ne pas jeûner durant le mois de Ramadan et à rattraper les jours ultérieurement.[13]

Le deuxième type de fatāwā – celui qui nous intéresse plus particulièrement ici – concerne l’avancement de l’heure de la rupture du jeûne mais aussi, parfois, également le retardement du sahūr.

Exemple de calendrier allemand avec l’heure du iftār avancée

Alors que, au risque de nous répéter, la méthode à suivre pour jeûner dans les pays où le soleil ne se couche pas a été vite traitée, une question subsidiaire, pourtant tout aussi légitime, a mis plus de temps à être traitée et – précisons le sans réticence – est loin d’avoir fait le consensus des savants. Qu’en est-il des pays aux latitudes élevées où la nuit ne dépasse pas une minute, et par extension, cinq minutes, une heure, trois heures ou même cinq ? En d’autres termes, que faire pour les pays où la qualification de nuit peut être considérée comme abusive en raison de son éphémère rapport à la durée totale de la journée ?

Lorsque le soleil ne se couche pas dans un pays, il est nécessaire, pour pouvoir établir les heures des prières et de jeûne, de se référer à l’horaire du pays le plus proche ou, selon d’autres avis, à celui des pays de la Révélation (la  Mecque ou Médine), ou encore, au pays musulman le plus proche. Toutefois, aucun aménagement ne serait possible si la nuit ne dure qu’une minute ou une heure ? Quelques minutes (ou quelques heures) changent-elles donc totalement la méthodologie à suivre, alors que quasiment les mêmes problèmes demeurent…[14] Curieux ! Est-cela as-sirāt al-mustaqīm (la voie droite, du juste milieu) prônée par la Sunna du Prophète (ﷺ) et par le Coran ? Les avis divergent… Ces quelques questions, propres aux pays précédant les latitudes polaires, lorsqu’elles sont sincèrement posées, permettent de comprendre qu’un espace de réflexion relatif à ce sujet est légitime – voire indispensable – chez les savants.

Le monde peut être divisé en trois zones au Nord et au Sud de l’hémisphère.

Zone 1 : De l’équateur à la latitude 42,5 (N et S).

Zone 2 : De latitude 42,5 (N et S) à la latitude 62,5 (N et S).

Zone 3 : De latitude 62,5 (N et S) jusqu’au pôle (N et S).

Alors que dans la première zone, les signes permettant d’établir les heures des prières sont clairement visibles, dans la troisième zone, ceux-ci ne sont tout simplement pas perceptibles. En effet, comment percevoir les signes permettant d’établir l’heure des prières dans un endroit où le soleil ne se couche pas pendant six mois !? Il est alors fondamental de s’appuyer sur les horaires résultant des signes d’un pays extérieur à la zone 3. En ce qui concerne la zone 2, celle-ci est quelque peu particulière car par moments certains signes ne sont pas perceptibles. Par exemple, l’été, en Belgique, l’heure de la ‘ichā (prière de la nuit) n’est pas visible. En conséquence, une des cemaatler[15] turques présentes sur le sol belge en a conclu – vraisemblablement à tort – que cette prière ne devait dès lors pas être effectuée à cette période de l’année.

Ayant connaissance de ces trois zones, des juristes de renom comme Mustapha Zarqa (m. 1999), Ali Tantāwī (m. 1999), Jād al-Haqq (m. 1996) et le Grand Mufti d’Egypte, Muhammed Abduh (m. 1905), estiment qu’à partir de 45°, il est tout a fait valide de suivre l’horaire des villes saintes de la révélation (variant tout au long de l’année entre 12 et 15 heures) ou de se calquer sur celui du pays modéré le plus proche.[16] Lorsque les périodes sont modérées dans les latitudes élevées, il n’est raisonnablement pas sensé de se référer aux deux autres options. Ainsi, il est possible de suivre l’ « horaire réel » durant une partie de l’année et de se calquer sur celui d’un autre pays uniquement, par exemple, pour les périodes d’été.

{Nous vous […] désigné votre sommeil pour votre repos et fait de la nuit un vêtement, et assigné le jour pour les affaires de la vie.} (Coran, 9 : 11)

« L’esprit du jeûne est clairement « du matin au soir » et se centralise sur les aspects intérieurs », ainsi le verset ci-dessus fait même dire à certains savants que le jeûne devrait être déplacé à la nuit pour ceux qui travaillent de nuit – « la nuit étant devenu le jour pour eux et inversement ».[17] Néanmoins, s’agissant d’un autre sujet complexe sortant du cadre fixé, nous ne le traiterons pas d’avantage.

Dans sa fatwā du 1er de Ramadan 2014 (H. 1435)[18], le Sheikh Usama Hasan rapporte qu’en été les musulmans de Suède arrondissent la période de jeûne à 14 heures. En effet, selon la logique mathématique, la durée moyenne d’une journée est de 12 heures et si, par prudence, l’on désire y ajouter le temps théorique du lever et du coucher du soleil, elle atteint environ 14 heures. Selon un autre raisonnement, rationnel et analogique, s’appuyant sur l’avis de l’Imam al-Ghazālī (m. 1111) qui dit que la nuit dure 8 heures, la journée ne peut durer que 16 heures. Pour ces raisons, le Dr. Hasan considère qu’une journée de jeûne dans les pays aux latitudes élevées peut être évaluée à une durée de 12 à 16 heures. La journée de jeûne peut prendre cours avant le lever du soleil (selon l’avis majoritaire), pile au moment du lever du soleil (selon l’avis minoritaire d’Ibn Hazm et d’autres) ou à l’heure habituelle à laquelle l’individu prend son petit déjeuner, même si celle-ci a lieu après l’heure du lever du soleil (par analogie à l’approbation prophétique accordée à Safwan ibn Mu’attal de déplacer la prière du fajr afin de garder ses habitudes)[19].

Bien que ces avis puissent paraître curieux, il est préférable, voire indispensable, de ne pas émettre de jugements hâtifs lorsque l’on ne possède pas la science requise. Ces avis ont été émis par des érudits musulmans et comme le rappelle à la fin de sa fatwā le Sheikh Usama Hasan : les croyants doivent choisir l’avis qui sincèrement les convainc. Que ceux qui veulent se conformer à la période de jeûne telle qu’établie par les calendriers classiques le fassent librement. Que ceux qui trouvent cela insurmontable ou qui sont convaincus par les avis susmentionnés concernant le raccourcissement de la période de jeûne dans les latitudes supérieures, jeûnent en fonction des directives établies à ce sujet – fondées sur « des fatāwā de juristes vieilles de plusieurs siècles pour les latitudes élevées ». Mais surtout, que personne ne se sente supérieur aux autres dans sa façon de jeûner et n’oublie que « l’esprit du Ramadan et du jeûne comprend la conscience de Dieu, la patience, la persévérance, la gratitude, la prière, l’adoration, la charité, la générosité, l’humilité, la purification de soi, le développement personnel, l’aide aux autres, la miséricorde, la compassion, le pardon, l’abaissement du regard, le souvenir et l’amour de Dieu ».

 

[1] Administration turque des affaires religieuses gérant, en Belgique, les mosquées financées par l’État turc.

[2] Le sahūr est le repas que prennent les musulmans juste avant l’aube durant le mois de Ramadan.

[3] Repas marquant la rupture du jeûne.

[4] Prières, propres au mois de Ramadan, durant les quelles des grands extraits du Coran sont récités. Leur durée dépasse l’heure dans beaucoup de mosquées à Bruxelles. Notons que chez les mosquées hanéfites, ces prières sont moins longues (des petites sourates sont récités voire simplement un ou deux versets) et tendent parfois vers ce que l’on pourrait nommer : la « speed-salāt », un sport national mois de Ramadan et dirigé parfois par des « jet-imams ».

[5] Ce qui nécessite de facto la prise des grandes ablutions et donc de temps.

[6] N’oublions pas qu’il reste encore ensuite la prière du fajr, même pour ceux qui qui doivent ensuite se réveiller à nouveau vers 6h30-7h00 pour aller travailler ou se rendre en cours.

[7] At-Tabārī (m. 923) et Ibn Kathīr (m. 1373), bien qu’ils n’approuvent pas cette pratique, rapportent que le compagnon Hudayfa Ibn al-Yamān mangeait jusqu’au lever du soleil et le juriste dhairite Ibn Hazm (m. 1064), connu pour son extrême littéralisme, approuve cette pratique dans son al-Muhalla.

[8] Les sunnites commencent le jeûne à l’heure de l’imsak. « L’imsak est un temps de précaution pour s’arrêter de manger et de boire avant le fajr pendant les jours du jeûne. C’est donc un temps de précaution avant le fajr. Mais l’avis de plusieurs savants indique que le temps limite reste le temps du fajr. » Horaires de prières pendant le Ramadan : éclairages avec le Dr Ahmed Jabalah. http://www.les7defis.com/2015/04/horaires-de-prieres-pendant-le-ramadan-eclairages-avec-le-dr-ahmed-jabalah/)

[9] Adīy Ibn Hātim a dit : « Quand fut révélé ce verset : {Il vous est permis de manger et de boire jusqu’au moment où vous pourrez distinguer un fil blanc d’un fil noir} (2 : 183), j’allai prendre une entrave [corde] à chameau noire, ainsi qu’une autre blanche que je plaçai toutes deux sous mon oreiller. Je me mis à les regarder durant la nuit, mais sans pouvoir les distinguer. Le matin suivant, je suis allé trouver l’Envoyé de Dieu et lui ai rapporté la chose. “Cela, dit-Il, ne s’applique qu’à la noirceur de la nuit et la lumière naissante du jour ! » Sahīh al- Bukhārī [1916], voir aussi ahādīth n° 1917, 4509, 4510 et 4511.

[10] Par ailleurs, pour les chiites, « la tombée de la nuit » ne correspond pas à l’heure de la prière du maghreb mais à l’apparition de la nuit, environ une demi-heure après.

[11] Pluriel de fatwā, avis juridico-légal islamique émis par une autorité religieuse. Le pluriel de fatwā est parfois francisé en « fatwas ».

[12]Fatwā disponible sur : https://m.facebook.com/ConseilTheologique/posts/1110484912358655

[13] Par analogie, l’étudiant peut-être considéré comme un travailleur (ou comme un futur travailleur).

[14] La longueur de la durée du jeûne et, en fonction que la nuit varie de quelques minutes à quelques heures, l’impossibilité ou la difficulté de concilier, comme cela a déjà été mentionné, « l’iftār, les prières de tarāwīh, al-qiyām al-layl, éventuellement l’intimité conjugale, un sommeil suffisant et réparateur, une hydratation espacée, avec, finalement, le repas du sahūr. »

[15] Cemaat est un mot turc signifiant communauté, groupement, confrérie ou mouvement de pensée.

[16] L’avis d’Abduh est rapporté dans son Tafsīr al-Manār.  Pour plus de détails, veuillez consulter la fatwā du Dr. Usama Hasan (UK, 2014). http://www.musliminstitute.org/blogs/ramadan/fasting-during-long-days-summer

[17] Fatwā du Dr. Usama Hasan (UK, 2014).

[18] Ibidem.

[19]  Dans un hadīth sahīh, il nous est rapporté que l’épouse de Safwan s’est plainte au Prophète (ﷺ) du retardement volontaire de son mari pour la prière d’al-fajr. Safwan se justifia en disant que son peuple ne se levait jamais si tôt et le Prophète (ﷺ) lui répondit : Dans ce cas, prie quand tu te réveilles ! (! فصل استيقظت فإذا / Fa-idhā stayqathta fa-salli !). Sunan Abū Dawūd [2459].

 

Calendrier disponible sur : http://rustukam.blogspot.be/2017/